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Politique | Aix : de l’isoloir au « swipe », l’élection présidentielle à l’ère numérique

L’application Elyze propose un classement des candidats en fonction de nos affinités pour des propositions issues de leurs programmes… Ce Tinder politique pour attirer les jeunes abstentionnistes cache d’autres enjeux

Par Aurélie Biagini (avec A.F.-P.)

Quel est ton candidat préféré pour les élections présidentielles ? Pour le savoir, swipe* les propositions et regarde le résultat. Créée par des étudiants de tous horizons, Elyze est une application qui reprend les codes de Tinder (application de rencontres amoureuses) et vise à inciter les électeurs à se rendre dans l’isoloir les 10 et 24 avril prochains.

Ce n’est ni une mauvaise blague, ni une idée totalement saugrenue se défendent les créateurs. Tout juste la vingtaine François Mari et Grégoire Cazcarra – fondateur du mouvement Les Engagés ! – ont été marqués par un récent sondage Ifop affichant des taux records d’abstention chez les plus jeunes. Les primo-votants sont 47 % à annoncer vouloir se déplacer pour aller voter. « Qu’il y ait plus de la moitié de notre génération qui se désengage c’est problématique », lâche Wallerand Moullé-Berteaux, un des créateurs d’Elyze, accompagné d’Aurélien Guez, ancien étudiant du campus aixois des Arts et métiers. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « Elyze n’est pas là pour conseiller le vote. On a vu ça comme un moyen, pour cette génération, de parler des programmes. » Avec près de 1,6 million d’utilisateurs en moins d’un mois, l’application a éveillé les curiosités et surtout les critiques.

Des critiques qui visent tant le fond que la forme d’Elyze. La forme, car l’application surfe sur les codes du divertissement.  » Oui, on participe à la culture du zapping, mais en la rendant plus pertinente et intelligente. Plutôt que d’écrire une tribune dans un journal pour dire que les jeunes doivent voter, alors que les jeunes ne lisent pas ces supports, il faut aller sur leur terrain, expliquent-ils. On a réellement construit notre culture politique avec des youtubeurs, des tik-tokeurs, des instagrammeurs… »

Quant à l’influence d’Elyze sur le fond, les concepteurs balaient aussi la critique de l’influence que peut avoir l’application sur le vote. « Dire que les gens vont voter en fonction d’Elyze, c’est méprisant. Les gens ne sont pas bêtes, ils comprennent bien que ce n’est pas une application qui existe depuis trois semaines qui va leur indiquer quel est leur bulletin de vote à la fin ». Bien d’autres aspects font grincer des dents quant à l’utilisation de ce que ses concepteurs appellent « un outil démocratique » : quid du calcul qui amène au classement des candidats et qui a fait couler beaucoup d’encre – Emmanuel Macron se retrouvant souvent en tête ; de l’écriture des propositions alors que les programmes de certains ne sont pas prêts; de l’absence de certains candidats et de la présence d’autres non déclarés – comme Emmanuel Macron, de la faille qui a permis à un internaute de modifier le contenu… « On savait que l’application était imparfaite. Mais il y a un décalage entre les adaptations que nous faisons et les critiques », coupe Wallerand Moullé-Berteaux gageant que c’est une matière perfectible et que les erreurs sont corrigées au fur et à mesure. « Quant à l’absence de programme pour certains, s’ils ne sont pas prêts à trois mois de la présidentielle, ce n’est pas de notre fait. »

Un tapage autour d’un  » projet citoyen » victime de son succès, qui a conduit la plateforme de téléchargement Android « play store » à effacer Elyze de sa bibliothèque, le temps de « vérifications »(l’application est accessible depuis hier). C’est désormais la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) qui se penche sur le dossier. Dans sa première version, Elyze demandait à ses utilisateurs leur âge, leur sexe et leur code postal. Des données liées à des opinions politiques qui peuvent être particulièrement sensibles. Si cette étape a été retirée depuis, reste la question de l’utilisation des résultats. La CNIL « ne peut se prononcer en l’état sur la conformité de cette application ». « Nous avons bien été alertés et (…) nous examinons son fonctionnement », précise le régulateur qui étudie donc la conformité aux règles établies par le RGPD. Des données stockées sur le cloud d’Amazon Web Services que Wallerand Moullé-Berteaux ne cache pas avoir un temps voulu réutiliser « Il y a plein de choses intéressantes à faire. » Des propos corroborés par Grégoire Cazcarra et rapportés par nos confrères du Monde indiquent qu’elles pourraient être sauvegardées et utilisées pour des « recherches scientifiques ». Aucun accord n’a été passé avec les partis politiques assurent-ils. Et c’est Aurélien Guez, l’ex-Gadzart aixois qui glissera le dernier argument : « Le code est en open source ». Et n’oubliez pas d’activer Waze pour trouver l’isoloir.

*Faire glisser une image d’un côté ou de l’autre de l’écran

L’action

Face à l’abstention galopante chez les jeunes, d’autres actions, de terrain, sont menées à Aix. Nous avons relayé dans nos colonnes le travail opéré par Charlotte Tissidre, Camille Lepape, Elisabeth Saulnier et Susie Deltenre, âgées de 20 à 23 ans. En licence d’information et communication au sein de l’antenne aixoise EJCam, elles réalisent des vidéos sur le thème des élections mises en ligne sur la plateforme Youtube. « Abstiens-toi pas » a pour but de donner la parole aux jeunes électeurs, de les écouter « sans les culpabiliser, mais plutôt d’essayer d’éveiller une conscience politique, citoyenne », expliquaient-elles. Leur premier montage, intitulé « les législatives pour les nuls (et tous les autres aussi) » rappelle que « dès 18 ans, on nous rabâche qu’il faut voter sans nous expliquer comment ni pourquoi. Parce qu’on nous dit que c’est inconscient de ne pas le faire… » Apolitique, le projet n’a pas pour vocation de donner de consigne de vote mais bien d’inciter les jeunes à reprendre goût au fait politique. « Nous sommes le futur du pays (…) la démocratie s’entretient d’une façon continue. » Interviews, micros-trottoirs, ouverture d’un compte Instagram… « Abstiens-toi pas » garde le poing levé !

L’analyse de Philippe Aldrin*

On entre dans « une gamification de la société »

« Elyze n’est pas sans rappeler une action du Monde. Le journal avait lancé un test en 2017 pour savoir de quel candidat à la présidentielle on était le plus proche », pointe l’enseignant-chercheur. Et d’expliquer l’engouement pour ce type d’application par une étude américaine du Pew Research center, qui met en exergue que les moins de 35 ans s’informent majoritairement par les réseaux sociaux. « L’information est finalement une matière au milieu d’autres ». Concernant l’évolution du rapport à l’information politique, Philippe Aldrin cite en exemple le sacro-saint débat présidentiel d’entre-deux tours. « Il réunissait tout le monde, c’était un moment fort. Aujourd’hui, les jeunes le regardent à travers les réseaux sociaux et les commentaires qui en découlent. Ils n’en captent que des éclats, les polémiques. C’est d’ailleurs le jeu des partis populistes. »

Sur la question de la perméabilité entre information et divertissement, il explique : « Mieux vaut une information courte, que pas d’information ou pire, une fausse information. Mais il est clair que nous sommes dans une « gamification » de la société « . Sans juger ou décrypter l’application Elyze dont il n’avait pas connaissance au moment de l’entretien, Philippe Aldrin prévient : « De manière générale, ce type d’application pose la question de l’utilisation des données. On le voit de plus en plus, tout particulièrement aux USA. Nous entrons dans des campagnes électorales hyper personnalisées, on est dans une industrie sondagière via l’achat de data ». Des données, plus ou moins précises, mais qui permettent aux partis de cibler leurs messages, de « découper les programmes par thème. On est confronté à un saucissonnage du débat public. » Dans le cheminement de la campagne, le tractage sur le marché qui permettait d’amorcer les échanges avec les électeurs, s’est mué en « like » sur les réseaux sociaux. « Ça change le rapport aux candidats. On a basculé vers ce que l’on peut nommer du « clictivisme ». Ce ne sont plus des militants, mais des followers. Ça nous dit quelque chose de la place qu’occupe le politique, de la perte de solennité et de la transformation des partis devenus des plateformes digitales. »

*Professeur des universités a Sciences Po Aix, directeur de la recherche et de la valorisation

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